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Alinea, la newsletter de la librairie Antoine #12 
Vendredi 5 décembre 2008  
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Point Sur

Que garderons-nous de 2008 ? Coup d’œil sur les coups de cœur…

 

Un homme accidentel de Patrick Besson
Le titre interpelle. La couverture intrigue. Besson convainc. Un homme accidentel séduit. Ce livre est un livre fort autour duquel certainement se cristalliseront les discussions, se traceront les différences et se creuseront les fossés. Car ce livre parle d’un sujet qui, pour autant qu’il soit entré dans les mœurs, n’en continue pas moins à choquer et surtout à indisposer. Vous en parler ce serait révéler la violence du choc qui vous attend si vous choisissez de vous plonger dans le style fort, virulent et sincère de cet amour qui vous prendra de court comme un accident.

 

Mal de pierres de Milena Agus
Il est, dans l’édition comme dans la vie, de belles histoires qui mettent du baume au cœur des amoureux des mots. Mal de pierres de Milena Agus l’illustre bien. Premier livre traduit en français de la romancière sarde, sorti en douceur en janvier 2007, ce livre s’est tracé, à coups de bouche à oreilles et de critiques élogieuses d’initiés, un chemin digne des grands. L’histoire, une jeune femme qui découvre la vie cachée et les sentiments tus de sa grand-mère dans un petit cahier noir à tranche rouge, pourrait paraître à la limite commune et surtout parée d’une impression certaine de déjà-vu. C’est sans compter la plume enchanteresse de Milena Agus qui semble flotter, altière, sur les pages blanches et nous emmener dans un monde où les mots et l’écriture transcendent de loin la vraie histoire. Une femme rêve sa vie, se réfugie dans sa réalité à elle, fait peur à son entourage, exacerbe sa passion et, de là, fait fuir ses prétendants et finit par épouser le dernier venu. Souffrant d’un mal de pierres tellement plus spectaculaire et plus joliment dit que tous les termes médicaux auraient pu décrire les coliques néphrétiques, la jeune femme sarde aux yeux immenses et aux longs cheveux noirs finira par vivre son rêve ou rêver sa vie, c’est comme le lecteur voudra. Une vie plutôt banale ? Mais la banalité n’a pas de place dans le style raffiné, l’élégance épistolaire, l’émotion à fleur de mots et surtout l’amour qui imprègnent ce petit livre précieux et aérien. Un moment de bonheur.

 

Après l’immense succès de J'étais derrière toi, on retrouve Nicolas Fargues dans son plus Beau rôle, une satire sociale dépeinte avec une légèreté extraordinaire, un genre de tragicomédie…
Le narrateur, personnage principal, Antoine Mac Pola est un comédien, pas très connu mais plutôt assez sûr de lui… Du moins semble-t-il l’être. Signe particulier : Antoine est black ou métis  « satisfait d’être libre et relativement célèbre, satisfait d’exercer un métier enviable, satisfait de n’envier personne. » Ainsi est-il présenté subtilement mais Antoine est en réalité un personnage ambigu, de mère blanche, la parisienne typique et de père noir habitant sous les tropiques, perdu dans un monde qui n’est pas le sien. Une complexité décrite dans un style fluide, avec une remarquable acuité et une grande rigueur dans les descriptions.

 

Mange, prie, aime. Avec un titre pareil, on est en droit de se demander si l’auteur, Elizabeth Gilbert, s’adresse à des personnes cultivées ou à des gens disons limités. En fait, elle s’adresse tout à fait à nous, générations du speed living, qui passons notre temps à courir derrière le temps qui passe. Vite, vite, il faut jouer du coude pour se faire une place au soleil. Mais on n’aura évidemment jamais le temps d’en profiter de cette place au soleil en question tant la course continue. Speed dating, speed eating, le monde est speed et le bonheur s’est perdu en route. Voilà la raison pour laquelle ce livre est fondamental. C’est probablement aussi la raison pour laquelle il s’est vendu à plus de 2 millions d’exemplaires. Les épuisés que nous sommes tous se posent aujourd’hui beaucoup de questions. Et si le chemin emprunté n’était pas celui du bonheur ? Et si la vie que l’on s’est choisie ne nous rendait pas heureux ? Après un divorce douloureux, Elizabeth Gilbert remet sa vie en question. Elle lève le pied et décide, au cours d’une année sabbatique, de vivre ses fantasmes de plaisir en Italie, d’introspection en Inde et de bien-être à Bali. Et cela fera, au final, une sacrée différence dans sa façon d’appréhender la vie. Drôle et caustique, n’épargnant rien ni personne, ce livre est un formidable pied de nez à tous les faux-semblants, les vérités établies, les dogmes rigides et les règles d’or de toute une génération désemparée qui rêve d’être ailleurs, de faire autre chose, de tout quitter et de se laisser enfin aller à manger, prier et aimer.

 

Le Montespan de Jean Teulé
Les fastes de Versailles, l’éclat du Roi-Soleil, le charme d’une époque de rires, de fêtes et de richesses ne résistent pas aux coups de cornes du cocu le plus célèbre de l’histoire de France : j’ai nommé l’infortuné Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan. Fier et amoureux, Louis-Henri ne s’en laisse pas conter. Obligé d’abandonner sa femme dont le roi s’est entiché, il ne baissera pas pour autant les bras et ne laissera jamais écraser par le poids de ses cornes pour le moins majestueuses. Et sous le coup de la plume truculente de Teulé, Le Montespan prend toute la place, impose sa personnalité et son charme, gagne la sympathie de tout le monde et finalement auréole Versailles et la Cour, le Roi et sa maîtresse d’un ridicule qui ne se cache même pas. Et La Montespan, tellement admirée dans les livres d’histoire, semble ici ne plus faire partie que d’un décor grisâtre, sale et sans classe, d’une histoire sordide. Séparée de son mari, elle perd son charme, son humanité et seuls ses attributs et les monstres qu’elle engendre la définissent. Bravo Teulé pour ce magistral coup de force, de griffe et de génie épistolaire. La Montespan n’existe pas, ou plus, ou encore mieux qu’à travers l’amour de son mari, qui lui se hisse au rang de héros et semble par sa fierté et sa noblesse avoir vengé tous les cocus de la terre. Irrésistible !

 
La porte des enfers de Laurent Gaudé
Quoi dire de ce livre ? Parfois les mots sont faibles pour qualifier l’excellence. Pourtant c’est à coup de mots alignés, de mots choisis, que Gaudé nous livre cette fable des temps modernes qui renvoie pourtant aux mythes universels. Dans un camaïeu de gris qui n’est pas sans rappeler l’ambiance triste du soleil des Scorta, l’auteur nous plonge la tête la première dans la douleur, la vie brisée, la mort qui arrache, la rapide descente vers la folie. Une longue descente aux enfers qui va se concrétiser, prendre l’allure d’un véritable périple au royaume des morts pour ramener l’être aimé. La porte des enfers donc, de métaphore devient vérité, d’allégorie se transforme en réalité avec un talent totalement maîtrisé par Gaudé. Bien sûr il y a eu le mythe d’Orphée, il y a eu Dante mais La porte des enfers de Gaudé nous ouvre de multiples voies de notre subconscient, remue nos angoisses profondes et se ferme lentement sur nos émotions. Le début est dramatique, la fin est magnifique.

 

Le Boulevard périphérique de Henry Bauchau
Henry Bauchau s’est vu décerner le prix livre Inter 2008 pour son ouvrage, Le Boulevard périphérique. Mais avec ou sans prix, ce roman est de toute manière bouleversant, apaisant, éblouissant ; le genre de lecture qui transperce les veines, qui secoue, remue et impose le sensible. Véritable hommage à la belle écriture, à cette façon tout simplement grandiose et noble de dire les choses, de les raconter en des termes troublants.
L’histoire est celle du narrateur, accompagnant la jeune Paule dans son terrible combat contre le cancer. Alors qu’il se rend chaque jour à son chevet, il fait vivre au lecteur des flashs-back séquentiels qui replongent l’auteur/narrateur dans le passé, et le souvenir surtout d’un ami apparemment inoubliable, Stéphane, tragiquement décédé pendant la Seconde Guerre mondiale. Comme pour déceler les portes étanches d’une mémoire…
La maladie, la mort, la vie, la guerre, l’amitié ; tant de thèmes classiques en littérature, se trouvent ici abordés d’une manière étrangement calme, sans toutefois sombrer dans le fatalisme. Les messages sont délivrés au compte-gouttes, au fil des épreuves… Ce véritable voyage du narrateur donne lieu à de régulières digressions où la vie demeure triomphante. Stéphane « l’ami » est celui qui aide à se reconstruire. Grâce à son amitié, le narrateur a su vaincre sa peur, a appris beaucoup de choses. Stéphane resurgit dans sa vie tel un messager pour l’aider à lutter contre la terrible épreuve de Paule.
Le Boulevard périphérique est un livre de chevet ; un de ces ouvrages qui ne vous quitte pas, dont les mots au fil de la lecture sont comme obsédants, mémorables, ineffables.

 

La passion selon Juette de Clara Dupond-Monod
Huy, petite ville de la Flandre médiévale en l’an de grâce 1128. Juette voit le jour entre un père joyeux mais mercantile et une mère dure et amère qui ne lui donne aucune tendresse. Peu à peu, la petite fille va développer une intelligence inappropriée, une insoumission inopportune et une quête mystique insatisfaite. Mariée de force à 13 ans, veuve à 18, elle s’enfermera dans une singulière solitude dont ne la sortira partiellement que son ami Hugues, un prêtre touché par la ferveur des yeux de Juette. Ce roman qui raconte la révolte d’une femme qui refuse l’inéluctabilité de son destin et la suprématie d’une Eglise catholique qu’elle estime corrompue et qu’elle ne comprend pas, se lit avec délectation. On est tout de suite happé par les yeux verts de Juette, sa folie, sa passion, son illumination et surtout le style simple et la plume superbe d’une Clara Dupont-Monod très inspirée. Sans pour autant assommer le lecteur de références historiques et sans utiliser les tournures de langage, l’auteur nous transporte pourtant avec aisance, d’un trait de plume, dans un Moyen-âge sans concessions où l’on tremble et s’enflamme pour Juette, son exaltation et sa grâce. Un seul bémol : trop court.

 

 

 

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