Pour :
Ce roman écrit à la première personne est absolument magnifique ! Gilles Leroy, auteur de L'amant russe et de Grandir parvient si bien à se glisser dans la peau de Zelda Fitzgerald ; « comme si c’était lui, comme si c’était elle »….
L’épouse de « Gatsby le magnifique » est époustouflante … Elle est décrite telle qu’elle était : sulfureuse, détraquée, excessive mais tellement attachante. L’auteur a su si bien lui prêter sa langue somptueuse, remplie d’emphase mais jamais prétentieuse. On a l’impression que Leroy applique à la lettre les règles littéraires de la biographie imaginaire ; Zelda est tellement vraie. C’est tellement elle, la femme de Fitzgerald dans tous ses excès mais c’est aussi avant tout l’héroïne d’un roman, d’une fiction. L’auteur réhabilite en quelque sorte celle qui, dans l’histoire, n’était qu’une simple détraquée. Le décalage entre la réalité et la fiction est à la fois déroutant et rassurant. Un mélange d’enquête et de fiction si harmonieux donnant naissance à ce que les journalistes ont appelé « une vraie fausse biographie ». Là, on ne peut s’empêcher d’établir un rapprochement avec la biographie fictive de Noureev dans l’ouvrage Danseur écrit par Colum Mc Cann.
Un prix littéraire doit récompenser un tout : une histoire mais aussi la manière de la raconter. Le style de Leroy est au faîte de sa splendeur ; les amoureux de la langue française se délecteront en lisant ces phrases à la fois simples et complexes, réalistes et imaginaires. Elles s’accordent de manière effrayante avec la complexité de la narratrice, belle et laide, lucide et folle, entourée et pourtant si seule, aimée et haie….
Zelda et Scott se ressemblent tellement ; lui n’apparait pourtant qu’odieux alors que Zelda est pétrie d’ambigüités. Elle restera dans l’ombre de cet homme qui lui volera la vedette en la rendant folle. Trop de violence dans la vie de ce couple passionné. Zelda dépérissant dans les asiles est attachante, bouleversante par son talent et son génie ; ses dons de peintre et d’écrivain ne résonnent que telles des promesses et des impasses. Ecorchée vive, elle fait penser à Camille Claudel à qui Rodin a volé tout le talent. Alabama Song ne peut laisser indifférent. On adore ou on déteste. Une qualité en demeure indéniable : le genre littéraire ; toute cette « fouille » si discrète menée par l’auteur qui raconte sans juger ; le narrateur omniscient qui fait parler Zelda… remontant la piste jusqu’à Alabama, terre natale de l’héroïne, pour faire respirer au lecteur ces odeurs si omniprésentes d’alcool, de magnolias, et de tout genre d’excès : Le jour de son mariage, son haleine de bourbon est à vomir (parlant de Scott). Les cinq sens du lecteur sont interpelés de toute part ; à travers ces descriptions si virulentes donnant à entendre le timbre touchant de la voix de Zelda au talent aussi fou que sa vie ; montrant ces paysages que Zelda a esquissés avec son pinceau, n’arrivant jamais à finir son travail, tant elle était dérangée…
Une œuvre véritablement géniale n’arrive jamais à accomplissement…..
Malaké Chaoui |
Contre :
Ce livre, écrit à la première personne, auréolé du plus prestigieux des prix littéraires, laisse, une fois fermé, une désagréable impression de malaise…..
Bien qu’il ait eu du mal à s’imposer, puisqu’il a été difficile de départager Gilles Leroy et Olivier Adam, les critiques, dès la proclamation du Prix Goncourt, ont été quasi unanimes pour encenser Alabama Song. Qualifié dans la presse comme « le plagiat psychique le plus réussi de la saison », ou encore « d’un style très brillant, enchanteur, flamboyant », le Goncourt, bien sûr, se dévore d’une traite. Et s’il est indéniable que la plume est magistrale, le récit mené d’une main de maître, la dextérité linguistique parfaite, il n’en reste pas moins, le livre refermé, comme un mauvais gout dans la bouche. Alabama Song raconte l’histoire de Zelda l’originale, femme et victime de son brillant et illustre mari, le grand, l’unique Francis Scott Fitzgerald. Unis par une histoire d’amour fou, ces deux esprits déjantés vont s’affronter sur le ring de la vie, laissant sur le tapis une Zelda essoufflée qui ne se relèvera jamais. L’auteur nous conte ainsi, par la bouche de cette femme qui a sans nul doute été d’une exceptionnelle intelligence et qui aurait pu elle aussi rencontrer la gloire, les mauvais traitements d’un Fitzgerald nombriliste et la lente dérive vers l’enfer de celle qui l’a aimé jusqu’à sa mort. Mais la véritable héroïne de ce livre n’est autre que l’hystérie elle-même tant on la sent à travers les propos décousus de Zelda, la structure indéfinie du récit, les époques qui s’enchevêtrent et l’écriture hachée et stressante de l’auteur. Le lecteur est sur le fil, maintenu tel un funambule entre la normalité et la folie, l’emphase et la pitié et surtout la fiction et la réalité. Car c’est là, en vérité, où réside le malaise. Après avoir dépeint Francis Scott Fitzgerald, qui est quand même, ne l’oublions pas, un des auteurs les plus brillants de sa génération avec des chefs d’œuvre comme Tendre est la nuit et Gatsby le magnifique, comme un homme amoral, ivrogne et violent, qui sentait mauvais, maltraitait sa femme, l’enfonçait dans sa folie, la faisait interner et l’empêchait de relever la tête pour ne pas lui faire de l’ombre à lui, après l’avoir enfoncé à plaisir pour mieux faire ressentir les souffrances de Zelda, Gilles Leroy ajoute, en fin d’ouvrage, que ce livre n’est qu’une fiction et que les éléments du récit proviennent tout droit de l’imagination de l’auteur. Fiction ? Mais, dans ce cas, pourquoi brouiller les pistes en utilisant les véritables noms de deux géants mythiques ? Pourquoi mêler de façon si étroite des éléments biographiques et fictifs ? Comment prendre le risque de démolir l’image d’un écrivain reconnu, célébré et aimé ? Et, surtout, où réside la frontière entre la vraie vie et l’imagination d’un écrivain ?
Tania Hadjithomas Mehanna |